La mode est au bonheur à tout prix. Être heureux est en passe de devenir le critère ultime d’une vie réussie. En quoi la psychologie positive se distingue-t ’elle de la psycho pop, de la pensée positive et du gros bon sens? Y a-t-il des risques à investir son énergie à vouloir être heureux? Pouvons-nous vraiment apprendre à être heureux? Et qu’est-ce que c’est le bonheur ?

Cette chronique est ambitieuse d’autant qu’il fait un temps superbe et que l’esprit a plutôt envie de flâner que de réfléchir. Au besoin, remettez la lecture de ce texte en septembre et profitez du moment présent. L’auteure de ces lignes ne vous en tiendra pas rigueur.

Quand la quête du bonheur tourne à l’obsession

Il semble naturel de vouloir être heureux.

Des philosophes anciens tels Aristote et Épicure aux penseurs plus modernes tels Schopenhauer et Cyrulnic, se sont intéressés au bonheur. Ils ont cherché à le définir et à proposer les moyens de l’atteindre.

Le cerveau humain est ainsi fait qu’il recherche le plaisir et fuit la souffrance.

Vouloir être heureux semble naturel. Cela dit, à l’encontre de cette intuition, valoriser le bonheur à tout prix peut avoir de fâcheuses conséquences.

Nombre d’études révèlent que les gens qui se soucient constamment de leur bonheur sont moins heureux que ceux qui sont libres de cette obsession. La personne qui en chaque chose s’attend à être heureuse s’expose à vivre des déceptions à répétition. Certains anticipent la joie des fêtes, le moment de retrouvailles, le voyage de leur vie et fabulent sur l’expérience qui les attend à un point qu’ils sont fréquemment désenchantés quand arrive le grand jour.

La quête effrénée du bonheur occulte le fait que c’est totalement irréaliste d’imaginer une vie à l’abri de la souffrance. La vie est faite d’une alternance de joies et de peines, de périodes d’accalmie et de périodes de turbulences, de beau temps et d’orages, etc. Personne n’y échappe.

Cette mode du bonheur à tout prix a d’autres effets pervers. Elle risque de culpabiliser celui ou celle qui a du mal à être heureux et/ou qui met du temps à se remettre des malheurs qui l’accablent. Les bien-pensants de l’hyperpositivité peuvent considérer que cette personne manque de volonté pour se reprendre en main. Or limiter la capacité d’être heureux à une question de choix, en faire un objectif accessible à tous dénaturent complètement la réalité humaine autrement plus complexe.

En effet, les êtres humains sont parfaitement inégaux face au bonheur. Certains ont le bonheur facile et d’autres pas. Le perdant à la loterie du bonheur risque de souffrir davantage s’il s’entête à vouloir atteindre la légèreté et la résilience du voisin qui lui est gagnant à ladite loterie. Une prochaine chronique traitera de la question de l’inégalité des êtres humains face à la capacité d’être heureux.

De nombreux autres facteurs tels les inégalités sociales, la précarité dans l’emploi, l’absence de satisfaction des besoins fondamentaux, certains régimes politiques freinent l’accès au bien-être durable pour nombre d’entre nous. Le bonheur n’est pas qu’une simple question de volonté et de choix personnel.

Un autre danger à faire du bonheur le critère premier d’une vie réussie est que les gens peuvent penser que les émotions négatives sont nuisibles et qu’il faut s’empresser de les remplacer par des émotions positives sans faire les apprentissages qui s’imposent. Les émotions négatives sont des signaux d’alarme qui préviennent l’individu que quelque chose ne va pas et qu’il faut donc en décoder le message et agir en conséquence.

Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises émotions. Les émotions négatives sont aussi précieuses que les émotions positives. Diverses études ont démontré que la plupart des gens confrontés à des bouleversements intenses ou à des traumas (stress intense, dépression, deuil, maladie grave, handicap, toxicomanie, etc.) vivent une transformation qu’on qualifie de croissance post-traumatique. Nombreux sont ceux qui développent un bien-être accru après des événements difficiles. Ils rétablissent leurs priorités, accordent plus d’importance à leurs relations interpersonnelles, deviennent davantage altruistes et moins matérialistes, etc. (Steve Taylor)

Par ailleurs, les personnes démesurément positives risquent de négliger leur santé, de manquer de sens critique et de réaliser à retardement que leurs relations ou leur situation ne leur convenaient pas.  Et si la vie s’acharne sur eux, ils sont davantage exposés à la dépression que les gens plus réalistes.

L’individu obsédé par son bonheur personnel, toujours à l’affût des gains ou des avantages à tirer des diverses situations de la vie, tend à nuire à ses relations interpersonnelles. Son égocentrisme et son manque d’empathie l’exposent à la solitude et à l’isolement.   Or la qualité des relations interpersonnelles est le premier ingrédient du bien-être durable.

Quand une culture accorde une importance démesurée au bonheur vu comme un état de bien-être permanent ou l’on ne vit que des émotions agréables, cela peut donner lieu à nombre d’autres phénomènes toxiques.

Certains sujets peuvent se sentir obligés d’afficher un bonheur factice de peur d’être associés aux perdants, aux mal-aimés, aux malheureux. Facebook   devient le lieu privilégié ou chacun se sent tenu d’exprimer quelle vie merveilleuse il a.

D’autres remettent leur vie en cause et se questionnent sur leur niveau de bonheur. On se compare aux autres et on se demande si on est vraiment heureux, si on pourrait l’être davantage, si au contraire on a une vie trop ordinaire, etc. Bref on voit des problèmes ou il n’y en n’avait pas avant.

La philosophie du bonheur à tout prix comporte en outre le risque de marginaliser la souffrance, d’y voir les stigmates de la maladie mentale la ou il n’y a que souffrance humaine bien naturelle. Quand on vit un deuil, une perte, une maladie grave, il est normal de souffrir. Ça n’est pas un signe de maladie mentale. Bien au contraire. C’est le signe que l’on est humain et que les événements nous touchent.

Pour être heureux, dit-on, on doit s’entourer de personnes positives et éviter les gens négatifs. Une telle attitude peut rendre les individus intolérants à la souffrance des proches alors que ces derniers ont besoin de notre écoute, de notre acceptation et de notre empathie.

Un dernier aspect à considérer est le fait que la quête du bonheur a donné naissance à une véritable industrie du bonheur. Livres, conférences, coaching, formation en tous genres donnent lieu à un commerce lucratif.  Dans cette offre de produits et services, on retrouve le meilleur et le pire et bien malin celui qui peut s’y retrouver.

Alors me direz-vous, faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain? Est-ce que tout ce qui s’écrit en matière de positivité est à jeter par-dessus bord? Ou se situe la psychologie positive dans tout ça?

Rappelons d’abord en quoi consiste la psychologie positive, et voyons en quoi elle se distingue de la psychologie populaire, de la pensée positive et du gros bon sens.

 Qu’est-ce que la psychologie positive?

C’est une branche de la psychologie qui se consacre à l’étude scientifique du bien-être des individus, groupes et organisations et des conditions qui le favorisent. La psychologie positive (PP) cherche essentiellement à répondre aux questions suivantes :

  1. Qu’est-ce qu’être heureux?
  2. Quelles sont les caractéristiques des gens heureux?
  3. Quels sont les principaux facteurs biologiques, psychologiques et sociaux à l’origine du bonheur?
  4. Peut-on accroître son niveau de bien-être? Et si c’est le cas, comment s’y prendre?

Quand Martin Seligman, alors président de l’Association américaine de psychologie, lance son défi à la communauté scientifique (1998), les rayons des librairies débordent déjà d’ouvrages sur le sujet. On en retrouve sous les rubriques telles nouvel âge, ésotérisme, psycho pop, croissance personnelle, etc. Ce que Seligman propose à ses collègues, c’est de reprendre les thèmes de ces ouvrages et d’en faire l’étude scientifique afin de distinguer les hypothèses sérieuses des affirmations non fondées.

Les outils de recherche de la psychologie

  1. Les études longitudinales
  2. Les études transversales
  3. L’expérimentation
  4. Les études corrélationnelles
  5. La méthode expérimentale ou étude randomisée contrôlée
  6. Les questionnaires
  7. Le recours à l’imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle (IRMf)

Psychologie populaire, pensée positive et gros bon sens

La psycho populaire

Mais qu’est-ce que la psycho pop? C’est une simplification tantôt pertinente, tantôt déformante de la réalité psychologique. Il s’agit souvent des réflexions d’un auteur qui tend à ériger ses perceptions en lois générales utiles à tous les êtres humains. Dans les pires cas, il s’agit des élucubrations d’un gourou qui s’amuse à arnaquer les personnes naïves et vulnérables. Si ça marche, se disent-ils, tant mieux. Le hic, c’est que la psycho pop ne repose sur aucune recherche scientifique sérieuse et ne fournit pas de preuves significatives des hypothèses qu’elle met de l’avant. On ne retrouve aucune référence à d’autres ouvrages scientifiques comme si personne avant eux n’avait abordé le même sujet.

Un exemple récent? Le succès foudroyant du livre Le Secret. Selon l’auteure, Rhonda Byrne. il existerait une loi de l’attraction selon laquelle l’énergie positive d’un individu attirerait l’énergie positive de l’univers. Imaginer obtenir l’emploi de vos rêves déclencherait automatiquement une chaîne de réactions dans l’univers qui ferait miraculeusement apparaître devant vous ledit emploi.

Premièrement l’auteure ne fournit aucune preuve scientifique à l’appui de cette théorie. Deuxièmement, une telle affirmation peut être très dangereuse pour nombre d’individus fragiles. Convaincus que l’attitude positive leur apportera l’emploi souhaité, ils attendent passivement que le miracle se produise. Or il n’y a pas de miracle en recherche d’emploi ou en développement personnel et la passivité est le plus sur chemin vers l’échec et le découragement.

(Byrne, Rhonda. Le Secret. Monde différent. 2008)

Que proposerait la PP dans un tel cas? La PP assisterait l’individu à chaque étape du processus de recherche d’emploi. Elle l’aiderait par exemple à :

  1. Élaborer un plan d’action doté d’objectifs précis, réalistes, mesurables, réalistes et stimulants menant au but visé;
  2. Identifier les compétences, expériences et forces de caractère utiles à l’emploi visé; inviter le sujet à identifier et à utiliser ses forces de caractère dominantes;
  3. Développer la capacité d’espoir et la volonté chez l’individu qui en serait dépourvu;
  4. Rédiger un CV efficace et attrayant mettant en valeur les forces particulières de l’individu, ses expériences uniques en lien avec l’emploi visé, etc.
  5. Identifier les compétences manquantes et aller chercher la formation qui rendrait sa candidature plus intéressante encore;
  6. Apprendre à s’affirmer et à se mettre en valeur s’il a du mal à le faire;
  7. Passer à l’action; sortir de sa zone de confort au besoin;
  8. Faire un bilan de ses démarches et en dégager les apprentissages afin de s’améliorer.
  9. Etc.

Les recherches en PP ont clairement démontré que le succès dépend bien davantage des efforts investis que du talent. Il n’y a pas de secret dans la vie autre que celui de retrousser ses manches et de se mettre à l’ouvrage. Heureusement tout cela s’apprend et la PP dispose des outils pour le faire.

La pensée positive

Et la pensée positive, vous savez, le fameux « think positive » d’Elvis Gratton? Cette pensée positive qui vous fait coller sur le frigo un faux-chèque de 1 million de dollars, comme si l’argent pouvait tomber du ciel miraculeusement? La psychologie positive n’a rien à voir avec ce type de pensée qu’on devrait plutôt qualifier de « pensée magique ». Malheureusement, il ne suffit pas d’avoir des pensées positives pour que la réalité se transforme en conte de fées. Si c’était aussi simple, nous aurions tous gagné le million à la Lotto, n’est-ce pas?

Le gros bon sens

En PP positive, on parle beaucoup de l’importance de la gratitude, cette capacité à remercier les gens ou la vie pour les bonnes choses qui nous arrivent. On dit également que la capacité à savourer le moment présent permet d’augmenter ses émotions positives et de se sentir plus heureux. Certains diront que la PP n’est rien d’autre que du gros bon sens.

C’est vrai que la recherche en PP a permis de prouver scientifiquement que nombre d’attitudes relevant du gros bon sens donnent accès à un bien-être accru. Notons que c’est le but de la PP de valider ce genre d’hypothèses. L’exercice de la gratitude fait partie d’une des stratégies les plus efficaces pour améliorer son bien-être.

Ajoutons que la PP a également permis de mettre en doute le gros bon sens en nombre d’occasions.

Que faire?

Devez-vous envoyer à la récupération tous vos ouvrages de psycho pop, renoncer aux pensées positives qui vous font du bien et reléguer aux oubliettes le gros bon sens de grand-maman? Bien sûr que non. Si ces lectures et pensées positives vous ont stimulés, apaisés, encouragés, si elles vous ont aidés à devenir des meilleures personnes, plus saines, plus ouvertes, plus confiantes, plus respectueuses de vous-même et des autres, traitez-les avec soin. Sachez seulement que ces lectures et ces pensées ne sont pas toujours inoffensives. Que ce matériel peut véhiculer des préjugés, des mythes et des fausses vérités qui peuvent être nuisibles et faire perdre un temps précieux aux voyageurs que nous sommes tous.

L’apport de la psychologie positive

La psychologie, comme toutes les sciences, particulièrement les sciences humaines, est en constante évolution. L’être humain est extrêmement complexe. Le cerveau n’a pas encore dévoilé tous ses secrets. Il faut donc se garder une part de doute et s’assurer de vérifier la validité de nos sources d’informations.

Cela dit, les travaux issus de la PP sont tout simplement fascinants. Il convient de ne pas confondre la mode de la pensée positive à tous crins et la science de la psychologie positive.

Prenons l’exemple du bonheur. La PP rejette l’utilisation du bonheur comme concept opérationnel valable en recherche. Elle privilégie la notion de bien-être subjectif. Et qu’est-ce que le bien-être subjectif? C’est le fait de se sentir satisfait de sa vie et d’éprouver plus d’émotions positives que d’émotions négatives.

Savez-vous la meilleure? Les gens satisfaits de leur vie n’ont pas le bonheur comme objectif. Ce qu’ils recherchent, c’est d’advenir à eux-mêmes. Ils éprouvent le sentiment profond que leur vie a du sens, qu’ils utilisent leurs talents et leurs forces pour créer la vie qu’ils veulent vivre. Face aux difficultés de la vie, ils cherchent à accepter ce qui ne peut être changé et à changer ce qu’ils peuvent contrôler. Ils avancent dans la vie avec le sentiment qu’ils sont aptes à faire face aux obstacles mis sur leur chemin et ils cherchent constamment à accroitre leur résilience. Ils savent que leur bien-être repose sur leur capacité personnelle et agissent en conséquence.

La psychologie positive cherche à définir en quoi consiste le bien-être subjectif.   Elle décortique les habiletés qui donnent accès à un bien-être durable : optimisme, résilience, persévérance, espoir, créativité, gratitude, etc., et elle se consacre à créer des interventions susceptibles d’outiller les intéressés.

Il n’y a pas de chemin facile pour apprendre à vivre mieux, mais on peut changer, on peut apprendre à être plus heureux si tel est notre souhait.  C’est une fichue bonne nouvelle.

À suivre.

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